jeudi 22 juin 2023

L'usure d'un monde

 Une traversée de l'Iran

Quand les enfants dorment, les parents lisent. ..


Le dernier récit de François-Henry  Désérable s’inscrit dans les pas de Nicolas Bouvier, auteur de l’Usage du Monde, texte emblématique du récit de voyage du XXème siècle. L’écrivain français décide de partir sur les traces du voyageur suisse et de son compagnon Thierry Vernet dont les dessins illustrent le récit du voyage qu’ils ont effectué en 1963. Son périple sera bien plus court et se déroulera dans un Iran qui a beaucoup changé. Il sera sommé en effet de quitter le territoire par les autorités sous peine d’être arrêté.

Le récit de ses rencontres et de ses aventures quotidiennes donne un portrait effrayant du pays. A chaque page, on ressent la peur qui accompagne les citoyens jour après jour. Lorsque l’auteur arrive à Téhéran, la ville est encore en proie à des manifestations suite à la mort de Mahsa Amini, jeune-fille décédée des coups reçus suite à son arrestation par la police iranienne.

©François-Henri Désérable

C’est néanmoins avec un certain humour que l’auteur nous fait le portrait des personnages qu’il croise au fil de ses pérégrinations, que ce soit Sheya, « la jeune -fille à l’hidjab indocile »  avec laquelle  ses premiers échanges prêtent à confusion, Habib l’afghan,  qui n’ose pas avouer qu’il attend un visa pour l’Australie et déclare partir à Berlin  sans oser refuser les leçons d’allemand que lui donne Dhananjay, un ingénieur indien ou Aluk qui pratique le Sigeh, mariage temporaire accordé par un mollah, fait d’autant plus pratique qu’il est en est lui-même un.

Si l’auteur souligne les arrangements des uns et des autres en Iran, il fait également le portrait d’un peuple déterminé à renverser le régime.  C’est au sommet du Mont Soffeh, qu’il rencontre Firouzeh montée tourner une vidéo dans laquelle elle crie « Femme, Vie, liberté » pour la partager sur Instagram. Pourtant lui avoue-t-elle, elle vit dans la peur d’être arrêtée et mise en prison. La jeune-fille lui confie apprendre des poèmes par cœur dans l'éventualité.

Nifoolar, quant à elle, lui fait découvrir l’écho merveilleux de Téhéran » où le « Mort au dictateur » qu’elle crie dans la rue se répercute au loin grâce à ceux qui reprennent son slogan. Sur la place Enghelab, il lui offrira les Misérables de Victor Hugo, ce roman que Moussa, un des personnages que fréquente Bouvier à Tabriz relit indéfiniment en traduction persane s’enflammant « de chimères héroïques et de passions égalitaires. »

 

©François-Henri Désérable

Ce voyage, à la fois historique et humain, nous emmène jusqu’à des sites connus comme Persépolis, Tabriz, Ispahan ou à Chiraz, sur la tombe de Hafez, parle de littérature et de poésie et évoque des moments de l’histoire perse. Mais c’est surtout un texte qui nous présente un Iran contemporain pris au piège par son gouvernement. François-Henri Désérable aura croisé nombre de réfractaires au régime, un seul partisan de Khamenei, des Afghans, des Kurdes et seulement un Allemand, trois Suisses et une Cambodgienne. Il aura failli tout acheter dans le bazar d’Ispahan mais rentrera à Paris avec les souvenirs de rencontres émouvantes comme ce jeune-homme iranien, près du cyprès d'Abarkouh, qui chantait "Baraye" en s’accompagnant d’une guitare, l’hymne à la liberté de la jeunesse iranienne. 

 

L'Usure d'un monde

Une traversée de l'Iran

de François-Henri Désérable

Éditions Gallimard

2023